L’amour existe

Maurice Pialat

France — 1960 — 19 min — 35 mm — noir et blanc

Scénario Maurice Pialat Image Gilbert Sarthre Musique Georges Delerue Montage Kenout Peltier Voix Jean-Loup Reinhold Production Les films de la Pléiade

"Longtemps j’ai habité la banlieue." La possible dimension autobiographique prend ici une ampleur exemplaire. Au souvenir de la banlieue (l’enfance, associée aux salles de cinéma) s’ajoute ses lieux (Montreuil, Courbevoie, les bords de la Marne), son urbanisme (pavillons, barres de logements, baraquements). Derrière les lieux, des conditions d’existence, un mode de vie (les transports en commun), des statistiques impitoyables. La mémoire de la banlieue se mesure à l’aune de l’Histoire quand, sur l’image d’une statue (Défense de Paris, 1870-1871), il est dit que "la leçon des ténèbres n’est jamais inscrite au flanc des monuments". "Le voyageur pressé ignore la banlieue", nous dit-on. Aux yeux de Maurice Pialat, le cinéma français, Nouvelle Vague comprise, est ce voyageur pressé.

Pendant toute la fabrication du film, nous avons pensé tout le temps à Sylvie et à Antoine, son fils. Notre liberté était totale. Pendant les dix semaines du montage, elle n’est non seulement jamais intervenue mais elle n’est même jamais venue. Mais nous avions peur tout court, peur tout le temps. Parce qu’il n’était pas question que ce film soit une hagiographie de Maurice Pialat. Et il n’était pas question non plus d’insister une fois de plus sur la légende noire et balisée de l’artiste caractériel. Il fallait construire notre film sur cette voie étroite, et ce sont les films de Pialat qui ont imposé la façon dont notre documentaire s’est construit. C’est notre rencontre avec les films qui a tout déterminé, et qui nous a embarqués loin de l’hagiographie et des clichés. Nous avons été sidérés quand nous nous sommes aperçus que les phrases que prononçait Maurice Pialat dans la vie se retrouvaient telles quelles dans tous ses films, à la virgule près et de façon chronologique, jusqu’au Garçu. La chronologie de ses films recoupe parfaitement la chronologie de son existence. Ses propos et ses films constituent naturellement une continuité narrative, et nous avons construit une continuité sonore où tout s’enchaînait, où tout coulait de source. Cet enchaînement a constitué le grand plaisir du montage. Du coup, même les témoignages de ses amis de jeunesse devenaient redondants par rapport aux films, d’où le parti-pris de se contenter de la voix off pour les témoignages. Finalement, ce film est un véritable autoportrait de Maurice Pialat, un autoportrait alors qu’il n’est plus là. Puisque de L’Enfance nue au Garçu, on le voit grandir en même temps que ses films.

Anne-Marie Faux, Jean-Pierre Devillers