Laurent du 59

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Micro-critiques

Archives singulières et temps long

Pierre Carles réalise peut-être son film le plus ample (que j’ai vu lors d’une avant-première au Festival La Rochelle cinéma 2024). S’il remonte aux origines du conflit, à l’aide d’archives qui courent sur des décennies, mais aussi d’extraits de fiction de l’ex-compagnon de la mère de Carles, Dunav Kuzmanich, réalisateur chilien exilé en Colombie après la prise de pouvoir de Pinochet, le documentaire bénéficie surtout d’un tournage effectué sur près de dix ans, des prémisses du processus de paix à ses premiers bilans. Le temps long, luxe accordé par la productrice Annie Gonzalez, permet ainsi de mesurer l’évolution dans le temps des analyses des protagonistes.

Le film est assez long (2h20). Alors certes il n’épuise pas pour autant les angles possibles, mais donne un éclairage essentiel qui comble les lacunes et les partis pris des médias occidentaux dominants. Pierre Carles, par ailleurs travaillé de longue date par la question médiatique, abordée de « Pas vu, pas pris » à « Fin de concession », livre un matériau qui s’inscrit dans une sorte d’alternative à ces traitements.

Le résultat ne donne pas l’illusion d’une fausse neutralité, mais, contrairement à un Michael Moore, qui use parfois dans ses démonstrations des mêmes procédés de recherche émotionnelle à tout prix que les médias dominants, Pierre Carles assume une démarche située, mais sans asséner aux spectateurs et spectatrices une doxa clé en mains, et en incluant des questionnements réflexifs sur le film en train de se fabriquer (comme c’était déjà le cas lors de précédents documentaires, et ce depuis longtemps, qu’on se souvienne par exemple de la séquence avec le psy Jean-Paul Abribat dans « Enfin pris ? »).

Une des pépites à l'origine de mon amour du cinéma

Jeanne est une jeune femme toujours pressée, qui poursuit des relations simultanées avec plusieurs hommes, mais rencontre le grand amour avec Olivier. Un soir, il lui révèle sa séropositivité… C’est sur grand écran que le film respire le mieux. Un quart de siècle après sa sortie originelle, il n’a pas bougé, et c’est toujours un chef d’œuvre. C’est grâce à ce film, découvert à sa sortie, que je me suis ouvert ensuite à l’univers de Jacques Demy, mais c’est d’abord une œuvre ancrée dans le contemporain. Par sa thématique principale bien sûr, qui restitue l’époque d’avant les trithérapies (revisitée depuis par « 120 battements par minute »), mais aussi par ses nombreuses thématiques secondaires (travailleurs sans papiers, distances entre classes sociales). Les cinéastes offrent un film d’une stylisation extrême (comédie musicale assumée) qui donne paradoxalement l’impression d’une œuvre parfaitement naturaliste, de par la vérité exceptionnelle des personnages. La quadrature du cercle en quelque sorte, et ce dès leur premier long métrage. Il y a de l’excellence à tous les étages : interprétation (le couple formé par Virginie Ledoyen – dont c’est le meilleur rôle de sa carrière – et Mathieu Demy a quelque chose de l’évidence, mais Jacques Bonnaffé est poignant, sans oublier les personnage secondaires plus légers mais emballants : le beau-frère, le plombier, la libraire), la finesse du scénario et des paroles des chansons écrites par Jacques Martineau, la musique de Philippe Miller, toujours d’une grande beauté, très subtile (elle n’est pas univoque) et empruntant des registres divers et inattendus, la qualité incroyable des voix (dont celle d’Élise Caron, qui double de façon crédible Virginie Ledoyen malgré une tessiture plus aigüe), qualité de la mise en scène (mention à l’anniversaire en famille), des chorégraphies, des décors, des costumes… Un régal à tous les niveaux. Revu avec admiration.

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