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Découverte

Festival 2019

 
 

Du côté de l’islande

L’Islande est un pays rêvé pour les amateurs de clichés qui résumeront cette terre sauvage de 338 000 âmes à l’âpreté minérale de son relief, la rudesse de son climat, le déchaînement des mers froides qui l’enserrent, ses légendes ancestrales héritées des Vikings et la voix acide de Björk. Fort heureusement le cinéma vient en aide à ces penseurs étriqués pour nous révéler, dans une diversité de genre assez inattendue au vu de la modestie chiffrée de la production nationale (souvent moins de cinq films par an) et d’une vitalité indéniable, la richesse d’une cinématographie insulaire et insolente. Il serait imprudent de résumer le cinéma islandais à quelques généralités sommaires. Mais les films programmés dans cette rétrospective, tous réalisés durant la dernière décennie, se répondent à travers quelques particularités formelles et thématiques qui, d’une manière encore une fois prudente, nous permettent de spécifier un cinéma qui échappe à tout pittoresque pour raconter l’âpreté du quotidien, mais aussi la folie, l’humour acide et l’humanité bigarrée de ses habitants.

 

Sortie de sa coquille

Un cinéma par ailleurs de plus en plus ouvert à l’exportation et qui s’affiche avec légitimité dans les festivals internationaux avec, cette année encore, la sélection à la Semaine de la Critique à Cannes de Hvítur, Hvítur Dagur (A White, White Day) de Hlynur Pálmason, auteur révélé l’an passé avec l’excellent Winter Brothers. Sans oublier en 2018, dans la même sélection, la présentation de Woman at War de Benedikt Erlingsson, salué par la presse internationale et qui fut un beau succès en France avec près de 200 000 spectateurs. Le terme de diversité si souvent employé à tort et à travers retrouve ici tout son sens puisque parmi les films présentés se retrouvent des comédies acides et/ou politiques (Back Soon, Summerland, Woman at War, Des chevaux et des hommes…), des drames intimes (Volcano), des romances poignantes (Heartstone), des polars tranchants (Reykjavík – Rotterdam), des films sociaux (Winter Brothers) ou encore de spectaculaires reconstitutions de tragédies (Survivre). Tous différents et pourtant tous liés entre eux par un fil conducteur tissé à partir de thématiques récurrentes et acuités communes nées d’un rapport à la fois fusionnel et complexe avec la terre natale, mais revisitées à chaque fois par le style souvent très affuté de leurs auteurs.

 

Une terre sauvage, inépuisable source d’inspiration

C’est un décor à ciel ouvert à nul autre pareil. Une terre oubliée par l’homme. Ou plus exactement qui serait parvenue à résister à son ingérence. Sauvage, ancestrale et futuriste à la fois, peu amène et pourtant généreuse en ligne d’horizons où cohabitent terre, ciel et mer. Le relief si particulier de l’Islande, entre infinie ligne de fuite et ruptures brusques, est non seulement une source d’inspiration pour de nombreux films internationaux qui s’y tournent comme Interstellar de Christopher Nolan en 2014 ou Prometheus de Rildley Scott (2012), mais aussi un élément clé et déterminant des récits et mises en scènes des cinéastes natifs. Un pays comme un personnage à part entière, replié sur sa superficie réduite mais tendu vers les cieux et battu par des eaux à la fois protectrices, nourricières et destructrices. Eaux que brave l’un des personnages de Des chevaux et des hommes (2013) de Benedikt Erlingsson qui enfourche son canasson pour se jeter avec l’animal dans une mer glaciale pour parcourir plusieurs centaines de mètres afin d’aller acheter de la vodka trafiquée à un chalutier russe. Une eau qui peut s’avérer aussi implacable et avaler en son sein les hommes qui y travaillent comme lors de l’ouverture saisissante et abrupte de Survivre (2012) de Baltasar Kormákur, d’après une histoire vraie, où un homme est le seul rescapé du naufrage du bateau de pêche où ont péri tous ses amis. Un homme qui nagera plus de six heures pour rejoindre la terre ferme, devenant à la fois un héros symbolique et la mémoire des nombreuses tragédies islandaises. L’insularité de cette terre est d’ailleurs souvent évoquée en contrechamp par la présence très récurrente (pour ne pas dire quasi systématique) d’autochtones étrangers qui traversent les fictions (les Néerlandais de Reykjavík – Rotterdam, le cycliste latino de Des chevaux et des hommes, le Français et l’Irlandaise de Back Soon…) et qui témoignent du désir des auteurs d’en finir avec l’isolement de leur pays.

 

Un défi pour la mise en scène

Cet espace à la fois gigantesque, désertique et minuscule, détermine nécessairement la mise en scène. Comment donner de l’ampleur ? Comment rendre à cette surface minérale sa beauté rugueuse et son âme brute ? Il est intéressant de voir comment, d’auteur à auteur, chacun a essayé de trouver un style, un mouvement de caméra pour rendre à l’Islande sa splendeur si particulière. L’ouverture de Back Soon (2007) de la regrettée Sólveig Anspach est significative. Une caméra fixée sur un drone filme au plus près et dans un mouvement véloce et vertigineux, quasi organique, le relief accidenté. Tout fait ici sens esthétique, comme une déclaration amoureuse à cette terre et à sa force tellurique. Qui peut également devenir la métaphore ou le reflet intime et douloureux d’un personnage. Comme celui de Volcano (2011) de Rúnar Rúnarsson, homme atrabilaire de 67 ans, conspuant enfants comme épouse et qui, à l’occasion tragique de la maladie de cette dernière, va se réconcilier avec les autres et surtout avec lui-même. Le paysage islandais, âpre et violent, suffit à faire ressentir le drame enfoui et la solitude de ce héros. Et le plan final, où le cinéaste filme enfin, après une majorité de plans serrés, la nature dans sa complétude, insuffle un apaisement et une sérénité qui sont ceux enfin retrouvés de son héros. Un « paysage mental » comme écho de celui des protagonistes, c’est aussi le principe sur lequel repose la mise en scène de Hlynur Pálmason dans Hvítur, Hvítur Dagur (Semaine de la Critique 2019). Captés dans la largeur d’un scope qui en amplifie la beauté tragique et claquemurante, le cinéaste filme en obliques acérées et horizontales frontales (comme il le faisait déjà avec le décor ouvrier de Winter Brothers) des routes en lacets et ravins baignés de brouillard, reflets de la chute obsessionnelle dans les affres de la jalousie et de la vengeance. Mais il suffit parfois d’un simple effet d’échelle pour transformer l’Islande en un décor de western, comme dans les premières minutes de Des chevaux et des hommes où un éleveur de canassons à tailles réduites galope dans la campagne, donnant, par ce simple effet de perspective tronquée, à cette course un peu ridicule, un allant de cavalcade effrénée.

 

Des personnages hauts en couleur

Le cinéma islandais n’aime pas les personnages sobres, tièdes. Il faut presque toujours qu’ils soient atypiques, insolites, revêches et émouvants. Didda Jonsdottír, actrice de Back Soon et poétesse éboueuse dans la vraie vie, en est sans nul doute le plus bel exemple. Dans le film, elle vend de la drogue, règles ses comptes avec son fils, recueille un étudiant français qui fait une thèse sur elle mais surtout cherche à récupérer son portable (celui qui contient tous les contacts de ses clients) malencontreusement avalé par une oie. Un film fou, délicieusement embrumé par les volutes du cannabis et prétexte à une galerie de portraits (ses consommateurs qui attendent son retour) joyeusement hors normes. Idem pour ce garçon bâti comme un colosse mais au cœur extrêmement friable de L’Histoire du géant timide (2015) de Dagur Kári. Un personnage complexe et mutique, malmené par le regard des autres mais sublimé par celui du cinéaste. Sans oublier les braqueurs tragiques et burlesques (savoureuse scène où ils sont prisonniers de leur van, lui-même bloqué dans un container) de Reykjavík – Rotterdam (2008) d’Óskar Jónasson.

Toujours au rayon des héros bords cadres, citons les garçons fragiles et peu faits pour ce monde abrupt de Heartstone, un été islandais (2017) de Gudmundur Arnar Gudmundsson où deux ados, l’un hétéro et l’autre découvrant son homosexualité, passent un été déterminant pour la suite de leur vie. Ou encore Ari, le jeune héros de Sparrows (2015) de Rúnar Rúnarsson, jeune citadin chanteur à la voix angélique revenu habiter chez son père dans sa campagne natale, et redécouvrant un monde brut et sensible. Sans oublier bien sûr la vitupérante Hella dans Woman at War, activiste acharnée dans la défense des terres d’Islande contre l’industrie locale d’aluminium.

 

L’homme est un animal pour l’animal

Et pour conclure cette brève transversale dans le cinéma islandais contemporain, recomposons le bréviaire animal qui traverse une large majorité des films. Des bêtes pas toujours de compagnie, témoins de la bêtise humaine et de notre comportement parfois si peu évolué. Des personnages muets certes mais pas sans présence ni charisme, contrepoints candides, narquois et savoureux de notre stupidité naturelle. L’oie de Back Soon, les équidés de Des chevaux et des hommes ou encore les bovidés de Béliers (2015) de Grímur Hákonarson, à la fois ici objets de convoitise et de jalousie, mais aussi victimes collatérales de la détestation vieille de quarante ans de deux frères ennemis. Sans oublier, du même cinéaste, les elfes de la comédie dramatique de Summerland. Créatures certes plus mythologiques qu’animales mais qui, dans cette fable où un homme plonge involontairement dans le coma son épouse médium après avoir vendu le rocher des Elfes qui encombrait son jardin, rappellent que l’Islande est un pays de toutes les histoires et de toutes les cinématographies.

Xavier Le Herpeur, critique de cinéma


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