Nuri Bilge Ceylan

Jérôme Provençal

Longtemps, s’agissant de la Turquie, les cinéphiles sont venus buter contre Le Mur de Yilmaz Guney, également auteur de Yol, Palme d’or au Festival de Cannes en 1982, références devenues presque embarrassantes avec le temps : quand un regard nouveau allait-il enfin percer ? Heureusement, la situation a changé depuis l’apparition à la fin des années 1990 de Nuri Bilge Ceylan, dont l’œuvre encore mince – un court et cinq longs métrages – est pourtant déjà considérée comme l’une des plus substantielles de notre époque. S’inscrivant entre tradition et modernité, le cinéma de Ceylan se fonde sur une observation approfondie de l’homme, appréhendé en tant qu’être social, tâchant tant bien que mal, d’entretenir des rapports avec les autres, mais aussi en tant que créature, partageant avec d’autres créatures un même espace vital, soumis aux forces supérieures de la nature. De fait, si ce cinéma est a priori d’abord axé sur la communauté – et, en premier lieu, la communauté familiale – il excède largement ce cadre et atteint parfois une dimension proprement cosmique, tendant de la sorte à restituer la vie dans son entier, de l’infiniment petit à l’infiniment grand. Cette dimension cosmique n’induit aucune considération métaphysique car elle ne résulte pas d’une posture démiurgique – visant à la (re)création de l’univers – mais d’une réceptivité aiguë aux mouvements incessants de la nature. Ainsi le cinéaste ne s’élève-t-il jamais au-dessus de ses personnages et accorde-t-il une importance égale aux êtres et aux lieux, embrassant paysages et visages d’un même regard profondément aimant. À la réalité, souvent dure et triste (surtout lorsqu’il s’agit de la réalité économique), Nuri Bilge Ceylan oppose la douceur du regard et la gaieté du savoir, n’oubliant pas que « les films, ça sert à ça, à apprendre à vivre » (dixit Alexandre/Jean-Pierre Léaud dans La Maman et la putain). Apprendre à vivre : peut-il se concevoir de plus noble – et de plus exigeante – motivation pour un movie maker et pour un spectateur ? C’est en tout cas, d’évidence, cette motivation qui entraîne Ceylan à tourner et qui confère une forte coloration initiatique à ses films, qui sont de ceux qui permettent au spectateur de mieux connaître ses semblables, ses frères et, partant, de mieux se connaître lui-même.

« Plus c’est local, plus c’est universel » affirmait Jean Renoir. De la validité de cet axiome directeur, Ceylan fournit une preuve éclatante avec ses films, et en particulier avec ses trois premiers longs métrages –  Les Trois singes (2008), son dernier film en date, Ceylan tente d’opérer un renouvellement certain. Rompant avec sa veine autobiographique, il s’essaye au genre du film noir, et flirte même avec le fantastique, via l’histoire tragique d’une famille lentement détruite par le pouvoir néfaste de l’argent. Également tourné en vidéo HD, le film permet surtout au cinéaste de se livrer à des expérimentations formelles inédites. Si elle est ici particulièrement visible, cette recherche plastique est une composante capitale de tous ses films. Toutefois, bien qu’apportant un soin presque maniaque dans la composition de ses plans (images et sons confondus), Nuri Bilge Ceylan prend garde de ne pas verser dans l’ornière de l’esthétisation. Pour lui, n’est-ce pas, la beauté ne va pas de soi – et un film n’est beau que s’il ne ment pas.

Dans le cadre de la Saison de la Turquie