L’Eveillé du pont de l’Alma

Raoul Ruiz

35 mm — couleurs — 1985

Scénario Raoul Ruiz Images François Ede Musique Gérard Maimone Son Antoine Bonfanti Montage Rodolfo Wedeles Production Les Films du Passage/MaiSon de la Culture de Grenoble/Ministère de la Culture Interprétation

Michael Lonsdale, Olimpia Carlisi, Jean Badin, Jean-Bernard Guillard, Melvil Poupaud, Kim Massée

Ça a toute l’apparence d’une fable et c’est une fable sur l’apparence. On est où ? qui dort ? qui rêve ?… Et si, seuls les éveillés forcenés, avaient le privilège d’atteindre un au-delà gourmand ? L’histoire ? en deux mots… Un boxeur et un phi-losophe sont atteints du même vice : l’insomnie. Ils deviennent complices et intimes. Ils jettent sur la Seine (qui roule son lot de suicidés(ées) le même regard captif et distancié. La théorie du philosophe, délicieusement outrecuidant et précieux, est la suivante : « chaque fois qu’on dort, même une minute on perd quelque chose d’essentiel » (la preuve ils allaient louper le suicide d’une âme en peine !… Moins deux ! vraiment juste !…)… Cette théorie est post ulatoire car en contrebalancement c’est la panique : « Quand on dort, tout arrive !… » D’accord Manants ! Mais encore « ne pas s’endormir reste le rêve suprême ça n’est pas sans bouleversement… ». Dès lors tout est possible ! (ou impossible !) La logique (ou son contraire) poussée au paradoxe défie tout cartésianisme… Qui voit le plus clair ? L’aveugle, devin, sentencieux, verbeux, ou les autres ?… Le médecin Michel n’est-il pas le plus atteint ?… Le môme qui a le privilège de converser avec les morts (grâce ultime de l’enfance !) et de bâtir des murs devant ce qui l’insupporte n’est-il pas le plus clairvoyant ? le seul heureux ?… Et de ces dames, doubles, jumelles ?… Laquelle est la vivante ? On peut ergoter jusqu’au sommeil… On peut en user le traversin, attendre que la Seine se fige sous le Pont de l’Alma… Le seul manipulateur reste Ruiz. 11 garde son secret. Aux propos nébuleux, à un monde dérisoire à la Ionesco, à une logique du verbe à la Devos, il impose des images frappantes de beauté immédiate… Et la Seine embarque les morts et coule la vie… Ruiz est un enchanteur, un Merlin panaméen… Il se baigne au plaisir de filmer. Les acteurs sont baroques, inquiétants, fascinants, ambigus… Alors les décortiqueurs, les poseurs de problèmes inutiles… salut ! Va falloir fouiller aux limites de l’enfance, juste avant la castration, les ciseaux de la rhétorique… Va falloir entrer dans l’écran et jouir… Ou consentir à piquer un gentil roupillon : Cocon pour Manants !
Claude Lyonnaz