Un enfant dans la foule

Gérard Blain

France — 1975 — 1h25 — 35mm — couleur

Scénario Gérard Blain, Michel Perez Image Emmanuel Machuel Musique Jean Schwarz Montage Marie-Aimée Debril Décors Gérard Dubois Son Christian Bourquin Production Renn Productions, Cinépol, Télépresse Films Source Archives Françaises du Film du CNC Interprétation Jean-François Cimino, César Chauveau, Annie Kovacs, Claire Treille, Jean Bertal, Gabrielle Sassoum, Cécile Cousseau, Raymonde Mauffroy

Paul est un enfant réservé, très attaché à sa mère. Quand la guerre éclate, il se retrouve chez sa grand-mère, à Saint-Denis. Ses parents ont divorcé. En échange de menus services, Paul obtient des soldats allemands des cigarettes et un peu d’argent qu’il remet à sa mère ; mais celle-ci est insensible aux marques de tendresse qu’il lui prodigue. Paul chaparde à droite et à gauche et connaît sa première aventure homosexuelle. À la Libération, il se livre à de petits trafics avec les soldats américains. Paul souffre toujours de l’indifférence de sa mère…

Opinion
« Un enfant dans la foule », est peut-être l’histoire d’un accomplissement : quelque chose comme l’accession à une indépendance défini-tive, forgée dans l’innocence d’une douleur informulée. « Un enfant dans la foule », c’est le vrai regard de l’enfance qui, au-delà des conjonctures, se porte sur l’essentiel, laissant en coulisses, c’est-à-dire aux adultes, tout ce qui est specta-culaire ou événementiel. Avec « Les amis » et « Le pélican », Gérard Blain affichait des qualités de sérieux et de pudeur dont on pouvait penser qu’elles étaient négatives, ou simplement restrictives. A l’ins-tar de Bresson, Blain refusait l’anecdote et le folklore pour inscrire sur sa pellicule les don-nées essentielles de son discours. Encore que le mot « discours » soit ici fort mal choisi pour parler de l’ceuvre d’un cinéaste réellement populaire, mais enfin c’est bien d’un discours, direct et simple, qu’il s’agit au bout du compte puisque toute psychologie et toute métaphysique sont systématiquement bannies de chaque scène. De ces deux premiers films donc, on pouvait penser qu’ils étaient incomplets, inégaux, parce que, s’inscrivant dans la ligne bresso-nienne, ils ne débouchaient jamais dans une splendeur à la Dostdiewski et qu’ils n’attei-gnaient jamais non plus ces sommets volcani-ques de l’exacerbation sensuelle où se résorbe généralement, chez Bresson, une potentialité bouillonnante, emmagasinée par l’image, contenue par le style. On pouvait penser enfin que l’élève piétinait un peu derrière le maître… Après « Un enfant dans la foule », il faut tout reconsidérer. L’art de Bresson est essentielle-ment subjectif. Celui de Blain – qui existe doré-navant, et puissamment – est singulier mais universel : objectif, finalement…
Le regard que Gérard Blain pose sur ses per-sonnages n’est pas un regard frémissant d’impatience (ce n’est pas le feu sous la glace, si l’on. veut…), c’est un regard naturel, et attentif, et innocent… un regard d’historien, dans la mesure où le film ne transmet comme information au spectateur, que la reproduction des actes, des sentiments, des gestes immé-diatement conjoncturels. Il ne s’y ajoute jamais chez l’acteur l’hypo-thèse d’une intériorité, chez le metteur en scène l’embryon d’un jugement moral. L’émotion ne vient pas de ce que l’on voit sur l’écran : elle vient, plus secrètement, de cette somme de regards droits, de cette rigueur iné-branlable avec laquelle Blain nous conduit par la main, côte à côte avec son héros. Par son obstination à ne pas emprunter les « voies royales » du prestige ou du succès commercial, Gérard Blain s’est découvert une manière personnelle, cohérente et efficace, qui le met désormais au premier rang des cinéas-tes français exigeants. (Paul Vecchiali)