English main menu

Hommages

Festival 2019

 
 

Hommage à Caroline Champetier

VERS LA LUMIÈRE

Caroline Champetier compte parmi les plus remarquables et prolifiques directeurs de la photographie français, et s’est forgé une filmographie qui frappe autant par sa cohérence que par sa diversité. Fidèle com- pagne d’armes de Xavier Beauvois depuis son second long métrage en 1995 (N’oublie pas que tu vas mourir), elle a aussi collaboré à plusieurs reprises avec des cinéastes majeurs : Claude Lanzmann, Jacques Rivette, Jean-Luc Godard, Jacques Doillon, Benoît Jacquot, Philippe Garrel, Amos Gitaï, Nobuhiro Suwa, Arnaud Desplechin et Leos Carax. Aussi différents soient les univers auxquels elle a donné forme, son travail relève toujours d’un engagement absolu envers les metteurs en scène, dont elle se considère l’interprète, au même titre qu’un « soliste dans un orchestre ». Au croisement du sensible et du spirituel, ses images sculptent l’espace et sondent l’âme humaine par le travail conjugué de la lumière et du cadre, qui participent de l’émotion du spectateur et conduisent son regard. Dotée de naissance d’une vision quadrichromique (comme les oiseaux) et atteinte de myopie, Caroline Champetier perçoit les couleurs et la lumière avec une acuité exacerbée, ce qui peut expliquer la singularité de son regard. Après sa sortie de l’Idhec - à la fin des années 1970, elle devient l’assistante du chef opérateur William Lubtchansky et l’accompagne sur les tournages de Lanzmann, Rivette ou encore Truffaut, où elle l’observe manipuler les contrastes avec la virtuosité d’un peintre baroque. Son premier film en tant que directrice de la photographie, Toute une nuit (1981) de Chantal Akerman, reflète l’influence de son mentor par les délicats jeux d’obscurité et de lumière dans une explora- tion chorégraphique du désir. Envisageant l’image comme une matière, Caroline Champetier en exploite toute la plasticité et charge le film d’une atmosphère oni- rique et intemporelle qui en fait l’une des œuvres les plus singulières d’Akerman. En 1985, Godard la recrute comme directrice de la photographie dans l’équipe qu’il constitue pour sa société de production Périphéria, conçue comme un laboratoire créatif et mobilisant un minimum de techniciens. Elle y restera deux ans pour faire l’image de films tant ludiques que rigoureux, tournés au rythme de l’inspiration du cinéaste. Sa collaboration avec Godard permet à Caroline Champetier de s’épanouir pleinement, la propulsant dans un univers d’expéri- mentation. Dans Soigne ta droite (1987), elle explore la dimension métaphysique de la lumière, faisant danser le soleil sur des visages plongés dans l’ombre pour figurer la dialectique du film entre la vie et la mort (« La mort est un chemin vers la lumière », déclare poétiquement la voix off comme en écho à ce nouveau chapitre du cinéma de Godard). Si Caroline Champetier reconnaît en lui un nou- veau mentor qui lui a transmis son art et son goût de la subversion, Godard lui rend de son côté hommage en lui faisant jouer son propre rôle dans le téléfilm Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma (1985).

Dans les années 1990, Caroline Champetier travaille avec des réalisateurs de la génération post-Nouvelle Vague qui privilégient les émotions et la vie intérieure des personnages. Elle photographie plusieurs films de Benoît Jacquot et deux des plus beaux films de Philippe Garrel, J’entends plus la guitare (1991) et Le Vent de la nuit (1999) : elle y plonge dans l’intimité de couples qui s’aiment et se déchirent. Mais sa capacité de symbiose avec les acteurs n’est peut-être nulle part aussi impressionnante que dans Ponette (1996), le chef-d’œuvre de Jacques Doillon sur le travail de deuil d’une petite fille de quatre ans. Se positionnant à la hauteur de la protagoniste, elle saisit sa souffrance et ses interrogations avec un mélange d’immédiateté et de distance qui caractérise le film. Construire une fiction à travers les yeux d’une enfant implique de prendre du recul pour capter cette présence et cette parole imprévisibles. Discrète mais toujours à l’écoute, l’opératrice s’incarne et se dissout simultanément dans le geste de filmer, et sa présence devient presque sensible à l’écran.

Cette période inaugure également sa collaboration avec Xavier Beauvois, ren- contré grâce à son ancien professeur de l’Idhec, le critique Jean Douchet. Entre le cinéaste et la directrice de la photographie se noue une complicité qui fait la force du premier film qu’ils tournent ensemble, N’oublie pas que tu vas mourir. Devant et derrière la caméra, Xavier Beauvois y incarne un étudiant séropositif au destin tragique. Caroline Champetier accompagne l’acteur-réalisateur dans des scènes de vulnérabilité extrême. Si le film annonce déjà par moments le réa- lisme dur du Petit Lieutenant (2005), il propose surtout une expérience immer- sive du quotidien qui trouvera sa pleine expression dans l’univers monastique de Des hommes et des dieux (2010). Récompensée par le César de la Meilleure Photographie pour cette fiction inspirée de l’assassinat des moines français de Tibhirine sur fond de guerre civile algérienne, Caroline Champetier y déploie une lumière très douce qui évoque la peinture de Rembrandt et épouse la fragilité de ces hommes face à leur mort imminente.

Si Des hommes et des dieux relève d’un travail de reconstitution, Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001) de Claude Lanzmann conjugue la mémoire au présent. Premier documentaire de Lanzmann photographié par Caroline Champetier après avoir été assistante sur Shoah (1985), ce film bouleversant met en images le témoignage de Yehuda Lerner, l’un des auteurs de la révolte du camp d’extermination de Sobibor, enregistré en 1979 pendant le tournage de Shoah. De Varsovie à Sobibor, Lanzmann et Caroline Champetier reviennent sur les pas de Yehuda Lerner pour filmer des images incarnant son récit. Des vues panoramiques de paysages alternent avec des plans à l’épaule, comme lorsque l’opératrice avance nerveusement dans l’obscurité d’une forêt alors que le nar- rateur décrit en voix off son évasion d’un camp de travail forcé. Sur le tournage, Lanzmann n’indiquait pas les plans mais les suggérait par ses déplacements dans l’espace (« les plans surgissaient du corps de Claude », confie la directrice de la photographie) et cette façon d’investir la prise de vue fait toute la puis- sance évocatrice des images de Caroline Champetier.

Fervente défenseur de l’argentique, Caroline Champetier tourne aussi en numé- rique depuis plusieurs années. Si ce format permet à la directrice de la photo- graphie de répondre à l’hétérogénéité visuelle d’un film spectaculaire comme Holy Motors (2012) de Leos Carax, il ne s’approche en rien de la plasticité de la pellicule : « Le numérique lisse et fige. Alors que le grain est en mouvement, comme la vie », affirme-t-elle. Son désir d’être au plus près de la matière filmique résonne avec la pratique artisanale du chef opérateur et cinéaste Bruno Nuytten, dont elle brosse un portrait émouvant dans son documentaire Nuytten/Film (2015), réalisé dans le cadre d’un séjour artistique au Fresnoy. Idole de jeunesse de Caroline Champetier pour ses collaborations avec Marguerite Duras, André Téchiné ou encore Jean-Luc Godard, Bruno Nuytten a arrêté le cinéma au début des années 2000 après être passé à la réalisation avec Camille Claudel en 1985. Avec patience et tendresse, Caroline Champetier le filme dans son quotidien, où il se consacre au bricolage, tandis que sa vision exemplaire du cinéma s’esquisse dans ses propos en voix off. S’il n’est plus possible aujourd’hui, en raison notam- ment de la réduction des temps de tournage et du passage au numérique, de réaliser les fondus et les effets spéciaux au moment de la prise de vue comme le faisait Bruno Nuytten dans les années 1970, une conception audacieuse et enga- gée de la cinématographie est possible, comme le prouve Caroline Champetier

Yonca Talu, cinéaste et critique

 

- L'hommage à Caroline Champetier est organisé n collaboration avec l’AFC -

 

L’engagement de Caroline au cinéma la conduit naturellement à présider pendant 3 ans l’Association Française des Directeurs de la Photographie cinématographique (AFC) fondée en 1990 par Henri Alekan, Raoul Coutard, Alain Derobe, Pierre-William Glenn et Georges Strouvé. L’AFC regroupe 140 directeurs et directrices de la photographie française présents au plus haut niveau artistique et technique. Les nouveaux membres doivent être cooptés par leurs pairs. Les industries techniques et les prestataires nous soutiennent activement et sont considérés comme « membres associés ». En plus d’un site internet très documenté, l’AFC organise chaque année un micro-salon des outils et des process, des journées dédiées à la postproduction, des masterclasses, et plusieurs projections des films dont l’image est signée par des directeurs et directrices de la photographie. Les mutations technologiques, la volonté de nombreux associés et directeurs de la photographie de « montrer des images » permet de faire entendre le point de vue de l’AFC et de défendre l’existence d’une image cinématographique de qualité afin de toujours garder l’œuvre au centre de nos préoccu- pations. En testant régulièrement de nouvelles technologies, l’AFC affirme la compétence de ses membres en tant que collaborateurs de création des réalisateurs dans la meilleure tradition du débat culturel et artistique français. L’AFC bénéficie du soutien du CNC et n’a de cesse d’œuvrer pour le respect des identités culturelles et la sauvegarde des mécanismes qui ont permis la survie et favorisé le dynamisme de notre industrie. Beaucoup de direc- teurs et directrices de la photographie de l’AFC interviennent dans des écoles de cinéma publiques comme La fémis, l’école Louis-Lumière et la Cinéfabrique. Les membres de l’AFC interrogent l’image sur ce qu’elle a de meilleur ou de pire en se réunissant régulièrement afin de réfléchir ensemble sur l’influence prépondérante des images et des émotions au détri- ment de la pensée et de la réflexion. Parce que les techniques cinématographiques de prises de vues, de postproduction et de diffusion ne cessent d’évoluer, nous nous efforçons à l’AFC de redéfinir les responsabilités et les obligations des directeurs de la photographie afin de rester garants de la qualité artistique et technique de l’image du film. En 2019, le Festival La Rochelle Cinéma accueille pour la première fois l’AFC avec un hommage à sa vice-prési- dente, Caroline Champetier. Cette leçon de lumière sera renouvelée chaque année grâce à l’invitation régulière d’un directeur de la photo.

Gilles Porte (président de l’AFC)


Restons en contact

Sign-up to our newsletter and keep yourself informed during the Festival et all year-long.

By submitting this form, you give us permission to keep your email adress in order to send you some information about our Festival. You can unsubscribe at any moment following the unsubscribe links in our newsletters.