« Directeur de l’ombre »

Jacques Perrin

Regarder différemment ou plus simplement mieux regarder. Lorsque je lui demandais il y a près de 20 ans, comment il avait com-mencé, je crois me souvenir du sens de sa réponse — Depuis que je regarde. Luciano Tovoli est Toscan, un des rares attri-buts qu’il revendique. De Sienne à San Gimi-gnano, d’Arezzo à Florence, il aura parcouru tous les chemins de cette province de la lumière. Berceau du « Quattrocento » c’est sans doute cet environnement qui lui aura prodigué ses premiers enseignements. Les volumes et la lumière, la perspective géo-métrique, l’humanisme du portrait, c’est aussi par l’intérêt porté aux doctrines et oeuvres de la Renaissance, que Luciano Tovoli aura acquis cette science du regard. Son expression, la particularité de sa photo, correspond mieux à une sorte d’héritage, qu’à un savoir résultant d’une formation strictement professionnelle. Ce n’est pas sa filmographie, ni les quelques films documentaires que nous avons fait ensemble qui me viennent à l’esprit à l’évo-cation de l’hommage qui lui sera rendu. Ses amis se souviennent de ses photographies, pour la plupart aujourd’hui égarées qui, con-servées, auraient pu constituer une des plus belles oeuvres du genre. Paraphrasant Dino Buzzati, il n’est pas un voyage, une période de son existence où Luciano Tovoli n’a pas figé sur une pellicule, tel sujet a quello « momento preciso ». Une photographie pour lui n’est pas une image, c’est une histoire, un scénario condensé. La force d’évocation immédiate que dégage la photo est pour lui plus à considérer, que la qualité formelle de la reproduction. Sa seule préoccupation réside dans la défi-nition du rapport moral qu’il doit établir avec le sujet. L’importance de son équipement est signi-ficative, il consiste à avoir un appareil photo, quel qu’il soit, éventuellement celui qu’on lui prête. Cette oeuvre eut été dans doute le meil-leur « éclairage » sur la personnalité et les capacités de Luciano Tovoli. Dans un temps prochain, après avoir « sub-tilisé » — s’il le veut bien — ses nouvelles photos, un autre hommage pourra lui être rendu pour ce talent-là. Je me souviens des innombrables déplace-ments en train qu’il fit pour préparer Le Voyage, documentaire qu’il réalisa en 1966 sur une famille sicilienne émigrant dans le nord de l’Italie. Un jour il me déclara : « Voilà, c’est fini. » m’indiquait en fait, qu’il était parvenu à s’insérer dans l’existence même des person-nages et à déterminer conséquemment sous quel « angle » la relation (c’est-à-dire la réa-lisation) devait s’établir. Ainsi le tournage proprement dit devenait d’une importance secondaire. Subordonnée au sujet observé, sa technique sera dès lors différente à cha-que entreprise.