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Le cinéma israélien aujourd'hui

NOUVELLE VAGUE ISRAÉLIENNE

Féminisme, désenchantement et contestation

Ariel Schweitzer, critique aux Cahiers du cinéma

Le renouveau actuel que connaît le cinéma israélien s’explique d’abord par des changements institutionnels. Après une décennie morose marquée par une baisse sensible du nombre de productions et de spectateurs (les années 1990), le gouvernement vote en 2001 une nouvelle « loi du cinéma » garantissant une augmentation notable du budget alloué au cinéma (actuellement, près de 15 millions d’euros). Alimenté entre autres par les chaînes de télévision privées, ce budget, certes dérisoire comparé à celui des grands pays occidentaux, assure néanmoins une certaine stabilité de la production israélienne. D’autre part, des accords de coproduction entre la France et Israël, élaborés par le C.N.C. et le Conseil israélien du cinéma, ont été signés en 2002 par les ministres de la Culture des deux pays. Ces changements institutionnels vont relancer l’industrie du cinéma israélien et permettre l’émergence d’une nouvelle génération de jeunes cinéastes qui arrivent sur la scène internationale au milieu des années 2000, et que certains nomment déjà la Nouvelle Vague israélienne. Sans doute, l’aspect le plus important de ce renouvellement est la forte présence des femmes. En effet, celles-ci ont pris en main le cinéma national en réalisant des œuvres audacieuses qui questionnent certaines valeurs patriarcales et guerrières de la société israélienne. Mettant en scène des protagonistes souvent issues d’un milieu séfarade, ces cinéastes portent un regard subversif sur la société qui les entoure et proposent une vision marquée par la sensibilité féminine. Cette génération de réalisatrices a été révélée en 2004 grâce à Mon trésor de Keren Yedaya (Caméra d’or au Festival de Cannes) et Prendre femme de Ronit et Shlomi Elkabetz (Prix du public au Festival de Venise), deux films militants qui décrivent sans concession la lutte des femmes contre une société machiste et oppressante. Cette vision critique de la société israélienne s’est prolongée avec Les Sept Jours, réalisé par les Elkabetz en 2008. D’une grande rigueur formelle, le film, qui se déroule au moment de la première guerre du Golfe, questionne audacieusement la place de l’individu dans une structure familiale tribale et répressive. En 2014, Ronit et Shlomi Elkabetz réalisent Le Procès de Viviane Amsalem, donnant à cette trilogie une dimension clairement politique. Cette fois, c’est l’état d’Israël et ses institutions qui sont visés, un état qui se veut moderne et démocratique, mais qui est incapable d’assumer les exigences de cette modernité, et, en premier lieu, la séparation entre justice et religion. Dans un huis clos puissant et étouffant, Viviane Amsalem part au combat contre les tribunaux rabbiniques qui règnent en maîtres sur les mariages et les divorces en Israël. Une tentative désespérée de gagner sa liberté et son indépendance face à un mari qui lui refuse le divorce et des juges qui le soutiennent au nom de la loi juive. L’une des cinéastes récemment révélée par le courant féminin est Maya Dreifuss, issue du département de Cinéma de l’université de Tel-Aviv. Déjà remarquée grâce à son court métrage, La cire, ça fait mal (sélectionné en 2001 à la Cinéfondation, à Cannes), elle poursuit dans son premier long métrage, She Is Coming Home (2014), une réflexion sur les contradictions qui marquent le processus d’émancipation féminine. Dans une perspective autobiographique, elle décrit le quotidien d’une jeune cinéaste au chômage contrainte, à trente ans passés, de retourner habiter chez ses parents. Déchirée entre son besoin d’indépendance, ses plans de « carrière » et les pressions sociales et familiales la poussant à « se caser », elle cherche sa voie dans un monde dont elle maîtrise de moins en moins les règles. Marqué par un humour très original, She Is Coming Home est une « comédie du désespoir » qui, subtilement, cache une dimension tragique derrière son apparente légèreté. Le cinéma israélien contemporain est marqué également par un nombre surprenant de films traitant de la tradition juive. Après que le monde juif religieux a été longtemps ignoré ou dépeint de façon exotique et caricaturale, voilà que de jeunes auteurs, issus parfois eux-mêmes de milieux religieux, s’interrogent ouvertement sur la place qu’occupe le judaïsme dans une société moderne et majoritairement laïque. Ce thème a été déjà abordé, dans une perspective clairement féministe, dans Kadosh par Amos Gitaï (1999), puis par Raphaël Nadjari, cinéaste d’origine française, qui a réalisé deux œuvres d’une grande sensibilité mettant en scène des familles israéliennes divisées entre religion et laïcité: Avanim (2005) et Tehilim (2007). Une perspective féministe également dans le très beau Mountain (2016) de Yaelle Kayam, dont c’est le premier long métrage. Le film fait le portrait d’une femme religieuse dont la famille habite dans une maison àproximité d’un cimetière à Jérusalem. Épuisée par les tâches ménagères, frustrée à cause d’un mari ignorant ses désirs à la fois sentimentaux et sexuels, elle passe son temps à observer les prostituées qui accueillent leurs clients dans le cimetière. Influencé par Jeanne Dielman de Chantal Akerman, Mountain est un film dur et rigoureux qui allie intelligemment la perspective féministe à la critique des dérives du monde religieux.

Un autre phénomène important apparaît dans ce nouveau cinéma israélien: la découverte de la périphérie. Très centralisé depuis ses débuts (la plupart des films ont été tournés à Tel Aviv), le cinéma israélien découvre, dans les années 2000, des régions jusqu’alors quasi inexistantes dans le cinéma national. Cette évolution « géographique » va de pair avec une prise de conscience idéologique: la réhabilitation des traditions repoussées jusqu’alors à l’arrière-plan, en marge du discours dominant. Le nouveau cinéma israélien traduit en effet la dimension profondément multiculturelle de la société israélienne, une mosaïque de langues, de cultures et de traditions qui cohabitent, parfois en harmonie, souvent dans la tension. Sharqiya (2012) d’Ami Livne dresse le portrait d’un jeune Bédouin vivant dans le désert du Néguev, ignoré et marginalisé par une société qui refuse de le reconnaître comme citoyen à part entière. Ses tentatives d’intégration étant un échec, son désespoir le pousse à provoquer un faux attentat dans le but d’attirer l’attention sur son cas. Nouvel échec. Sharqiya montre que le refus de la société israélienne d’accorder les moindres droits aux Bédouins ne leur laisse d’autre choix que celui de basculer dans la délinquance, sinon dans l’intégrisme musulman, transformant une population traditionnellement pacifique en une cinquième colonne. Ces dernières années ont été marquées par la révélation de jeunes cinéastes dont les premiers films abordent, d’une manière virulente, l’invasion de la société israélienne par le capitalisme sauvage, l’accroissement des différences de classes et l’aggravation de l’injustice sociale. Dans Youth (2013), premier long métrage de Tom Shoval - ancien critique de cinéma - deux frères, issus de la classe moyenne, sont poussés à enlever une lycéenne appartenant à un milieu bourgeois. Une rançon, croient-ils à tort, pourrait soulager leur père endetté et éviter l’expulsion de leur famille de son appartement. Nadav Lapid explore un thème voisin dans deux œuvres complexes, marquées par un style tendu et une mise en scène distanciée. Le Policier (2011) dessine les divisions actuelles de la société israélienne en deux parties distinctes: la première décrit le quotidien d’un policier dans une unité d’élite et les rituels virils au sein de cette unité; la deuxième se concentre sur un groupe de jeunes anarchistes qui planifient l’enlèvement un homme d’affaire israélien afin de protester contre les inégalités sociales dans le pays. Dans son second long métrage, L’Institutrice (2014), Lapid décrit l’obsession d’une jeune femme qui croit devoir protéger un jeune enfant de cinq ans, doué pour la poésie, du matérialisme et de la vulgarité de la société qui les entoure. Le film raconte l’impuissance de la jeune génération face à la brutalité économique et sociale de son époque. Profondément ancrés dans la réalité israélienne, ces films n’en ont pas moins une portée universelle dans un monde subissant de plus en plus les dictats du libéralisme et de la globalisation. Contestation sociale et désenchantement se retrouvent également dans le premier long métrage d’Hadar Friedlich, Beautiful Valley (2012), ayant pour cadre le kibboutz, symbole de l’utopie socialiste qui a animé les pionniers du projet sioniste. Hanna, l’héroïne du film, a participé à ce rêve collectif d’une société juste et égalitaire, un espoir qui ne l’a jamais quittée. Aujourd’hui, à 80 ans, elle assiste impuissante au processus de privatisation du kibboutz, à l’abandon de l’agriculture au profit de la spéculation financière, à la vente de ses terres et de ses maisons aux entreprises privées. Incarné par Batia Bar, une actrice non professionnelle, membre-pionnière d’un kibboutz, le personnage de Hanna porte ce film épuré et contemplatif de bout en bout. De plus, Beautiful Valley utilise magnifiquement le paysage calme et harmonieux de la campagne israélienne comme contrepoint à la violence des changements économiques et sociaux du pays. Les thèmes sociaux politiques sont également présents et abordés sans tabous dans le cinéma documentaire israélien. Mené par la figure tutélaire et radicale d’Avi Mograbi, dont l’œuvre novatrice est déjà reconnue internationalement, le courant documentaire a révélé, ces dernières années, d’autres cinéastes contestataires dont les films remettent en question les fondements du système de valeurs israélien. Cinq Caméras brisées (2012), fruit de la collaboration entre le Palestinien Emad Burnat et l’Israélien Guy Davidi est un journal militant décrivant la lutte acharnée des habitants du village palestinien de Bil’in contre la confiscation de leurs terres par l’armée israélienne et les colons, dans les territoires occupés. Ou le cinéma d’observation, patient et délicat, de Silvina Landsmann qui, dans Hotline (2015), place sa caméra dans un centre défendant les droits des immigrés sans papiers. Lettre d’accusation contre une société israélienne bureaucratique, indifférente et parfois raciste, le film rend également hommage à ceux qui, au sein de cette société, se battent jour et nuit, bénévolement, pour la défense des valeurs démocratiques et humanistes.

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